Qu'est-ce que la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) ?



imgActu
©️ Shutterstock

La dermatose nodulaire contagieuse des bovins (DNC) a entraîné, en quelques mois, une multiplication des foyers et des mesures sanitaires très dures, dont l’abattage systématique des troupeaux infectés en France. Quelle est cette maladie ? Comment se transmet-elle? Pourquoi est-elle si difficile à contenir ? Un groupe d'experts, vétérinaires au sein de la Faculté de Médecine vétérinaire (FARAH) de l'Université de Liège, remettent les éléments dans leur contexte.

D

étectée pour la première fois en France le 29 juin 2025, la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) est une maladie virale des bovins - sans risque pour l’être humain -  aux conséquences assez lourdes pour les élevages (fièvre, nodules cutanés, baisse de production) et sans traitement curatif. Pour freiner sa diffusion, l’État français a appliqué une stratégie sanitaire reposant notamment sur l’abattage systématique des troupeaux touchés (même si un seul animal est malade), en plus des restrictions de mouvements et d’une vaccination accélérée. La France a comptabilisé 114 foyers depuis le 29 juin et des milliers de bêtes ont été abattues, ce qui a déclenché une forte colère et des mobilisations d’éleveurs dénonçant une mesure jugée « disproportionnée », réclamant davantage de vaccins, avec des blocages et une tension croissante (y compris envers les vétérinaires).

La France n’est pas seule concernée, des foyers ont été détectés préalablement en Italie à partir de juin 2025 (Sardaigne puis Lombardie) et l’Espagne a confirmé début octobre 2025 son premier foyer en Catalogne et en a enregistré plusieurs depuis.

Laurent Gillet et Claude Saegerman experts en santé publique vétérinaire au département des maladies infectieuses de la faculté de Médecine vétérinaire de l'ULiège, proposent quelques clés de lecture pour mieux comprendre cette maladie, ses symptômes, ses modes de propagations et les mesures sanitaires mises en place en vue de son éradication.

Qu'est-ce que la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) ?

La dermatose nodulaire contagieuse (DNC) (aussi appelée lumpy skin disease chez les anglophones) est une maladie des bovins décrite pour la première fois à la fin des années 1920 en Afrique (Zambie). Longtemps limitée au continent africain, elle s’est progressivement étendue, à partir de 1989, au Moyen-Orient, à l’Asie puis à l’Europe au cours des dernières décennies, devenant une préoccupation majeure pour la santé animale. La DNC est causée par un virus, le virus de la dermatose nodulaire contagieuse, qui appartient au genre Capripoxvirus. Ce groupe de virus est proche de celui responsable de la variole humaine aujourd’hui éradiquée, ainsi que d’autres poxvirus bien connus chez les animaux, comme la variole ovine et caprine. Ces virus partagent une structure et des mécanismes biologiques similaires, même s’ils infectent des espèces différentes. Le virus de la DNC infecte presque exclusivement les bovins domestiques, avec une sensibilité variable selon les races. Ce virus ne présente donc pas de danger significatif pour les autres espèces animales et est également sans risque pour l’être humain.

Comment se traduit cette maladie chez les bovins infectés ?

Chez les bovins atteints, la maladie se manifeste par de la fièvre, une baisse d’état général et surtout l’apparition de nodules cutanés fermes, parfois nombreux, pouvant atteindre plusieurs centimètres sur l’ensemble de la surface du corps. Ces lésions peuvent s’ulcérer, laisser des cicatrices permanentes et s’accompagner d’atteintes des muqueuses et des ganglions. Les conséquences économiques pour les élevages sont importantes : chute de la production laitière, amaigrissement, avortement, baisse de fertilité, dépréciation des peaux et parfois mortalité (de 1 à 5% des animaux d’un troupeau et même jusqu’à 10% chez les plus jeunes). Il n’existe à ce jour aucun traitement contre cette maladie. La DNC représente donc un risque sérieux pour la rentabilité des exploitations et, plus largement, pour la stabilité du secteur bovin.

Quelle est la situation épidémiologique en Europe ?

Au cours de la dernière décennie, des épisodes sporadiques de DNC sont survenus en Europe. La maladie a d’abord atteint les Balkans en 2015-2017, entraînant plusieurs foyers en Grèce, Bulgarie et pays voisins (ancienne république yougoslave de Macédoine, Serbie, Kosovo, Albanie, Monténégro). Cette épizootie (terme similaire à épidémie mais pour une espèce animale) fut ensuite éradiquée grâce à de vastes campagnes de vaccination et des mesures sanitaires strictes, et aucun cas n’était signalé en Europe depuis 2017.

En 2025, la situation a brusquement évolué : des foyers ont été confirmés en Italie (Sardaigne puis Lombardie) à partir de juin, marquant la première apparition moderne de la DNC dans l’Union Européenne occidentale. Peu après, la France a déclaré ses premiers cas en Savoie fin juin 2025, avec une extension à plusieurs départements par la suite. En octobre 2025, l’Espagne a à son tour signalé un premier foyer en Catalogne, proche de la frontière française.

Comment la maladie se transmet-elle ?

La DNC se transmet principalement par des vecteurs mécaniques, c’est-à-dire des insectes qui transportent le virus d’un animal à l’autre sans être eux-mêmes infectés. Tous les arthropodes piqueurs de bovins présents en Europe (stomoxes, taons, moustiques et tiques) peuvent avoir un rôle potentiel dans la transmission du virus de la DNC d’un bovin à un autre. Lorsqu’ils piquent un bovin infecté, ils peuvent emporter le virus sur leurs pièces buccales et le transmettre ensuite à un bovin sain lors d’une piqûre ultérieure. Cette transmission indirecte explique la diffusion rapide de la maladie, surtout en période chaude et humide, favorable à la prolifération des insectes. Le virus ne persiste pas longtemps sur l’insecte qui reste potentiellement contaminant seulement quelques heures après avoir piqué un animal malade.

La transmission directe entre bovins est possible mais reste secondaire. Elle peut se produire par contact étroit avec des lésions cutanées, des sécrétions (salive, écoulements nasaux), ou des tissus infectés. Le virus peut également être présent dans le lait, le sperme ou les croûtes cutanées, ce qui contribue à sa persistance dans l’environnement immédiat des animaux malades.

Enfin, une transmission indirecte via du matériel contaminé (aiguilles, équipements d’élevage) est possible, bien que moins fréquente.

Comment peut-on expliquer la propagation rapide de l’épidémie sur de très longues distance ?

On considère qu’en moyenne, le virus progresse d’environ 5 à 10 km par semaine dans un territoire rural où le cheptel est dispersé et les vecteurs abondants. Cependant, l’homme joue un rôle central dans la diffusion de la maladie. En effet, chaque fois qu’un bovin infecté est déplacé (accompagné ou pas de vecteurs tels les stomoxes), même s’il semble en bonne santé, il peut introduire le virus dans un nouveau troupeau. Cela se produit lors de transports légaux, comme les ventes ou les transferts entre fermes.

Le problème est encore plus important avec le transport illégal ou non contrôlé. Des animaux malades ou en période d’incubation peuvent parcourir des dizaines, voire des centaines de kilomètres, et provoquer l’apparition soudaine de foyers loin de toute zone infectée. Dans ce cas, la propagation dépasse largement celle des insectes (en termes de distance qu’un insecte peut parcourir via son vol).

Comment peut-on lutter contre la DNC ?

Comme expliqué ci-dessus, il n’existe pas de traitement curatif de la DNC. Dans l’Union européenne, la lutte contre la DNC repose donc sur des mesures strictes pour protéger les élevages et éviter la propagation du virus.

  • La première mesure est l’abattage systématique des troupeaux infectés. Même si un seul animal présente des signes cliniques, tout le troupeau doit être abattu. Cette mesure très difficile s’explique par le fait que le virus a une période d’incubation pouvant aller jusqu’à 28 jours, durant laquelle les animaux semblent en bonne santé mais peuvent déjà transmettre la maladie. De plus, on estime que seulement 50% des animaux infectés ont des signes cliniques. Abattre rapidement les animaux infectés mais aussi les animaux immédiatement exposés, c’est-à-dire tous les animaux partageant le même environnement, permet donc de supprimer toute source de contamination avant que le virus ne se propage à d’autres fermes.
  • Le contrôle strict des déplacements d’animaux est la deuxième mesure clé. Tous les transports de bovins sont strictement réglementés : seuls les animaux sains et certifiés peuvent circuler, et des zones de surveillance ou de restriction sont mises en place autour des foyers détectés. Cette mesure empêche la diffusion rapide du virus sur de longues distances via les transports comme décrit ci-dessus.
  • Enfin, la vaccination complète la stratégie de lutte. Les bovins dans les zones à risque ou proches des foyers peuvent recevoir un vaccin atténué, qui permet de développer une immunité efficace protégeant de la maladie et bloquant la propagation du virus. Il faut cependant savoir que la pleine immunité n’est atteinte qu’environ 3 semaines après l’injection, période pendant laquelle l’animal reste encore vulnérable à l’infection et peut donc potentiellement participer à la propagation du virus.

Pourquoi est-il difficile de détecter les animaux en phase d’incubation ?

Détecter précocement les animaux infectés représente un défi particulier. En effet, ceux-ci peuvent être porteurs du virus pendant la période d’incubation, sans montrer le moindre signe clinique. Durant cette phase, le virus est présent dans l’organisme mais en quantité trop faible pour être détecté de manière fiable par les tests classiques, qu’il s’agisse de PCR ou de sérologie. Les tests sérologiques détectent les anticorps produits par l’animal, mais ceux-ci ne sont pas encore apparus au début de l’infection. Les tests PCR, qui recherchent le matériel génétique du virus, peuvent échouer si la charge virale est très faible.

En pratique, cela signifie que les animaux semblent sains mais peuvent déjà transmettre le virus, rendant le dépistage précoce inefficace et présentant donc un très grand risque pour les troupeaux voisins et donc d’aboutir à une situation hors de contrôle.

Pourquoi ne vaccine-t-on pas tout le cheptel européen ?

La vaccination contre la DNC est très efficace pour protéger les bovins, mais elle n’est pas appliquée à l’ensemble du cheptel européen pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, la DNC n’est pas présente partout en Europe. La vaccination est surtout nécessaire dans les zones à risque, proches des foyers ou dans les régions où les vecteurs (insectes piqueurs) sont abondants. Vacciner tous les bovins, même dans des régions indemnes, serait donc coûteux et inutile, avec peu de bénéfice épidémiologique.

Ensuite, les vaccins utilisés sont des vaccins vivants atténués, qui nécessitent une gestion rigoureuse. Une vaccination massive sans contrôle pourrait compliquer la surveillance de la maladie, car les animaux vaccinés développent des anticorps similaires à ceux des animaux infectés, rendant difficile la distinction entre infection naturelle et immunisation.

Enfin, la logistique et le coût sont importants. La vaccination de millions de bovins dans tous les pays européens demanderait des ressources considérables en matériel, main‑d’œuvre et suivi vétérinaire. Cette vaccination devrait en outre être répétée périodiquement. En effet, dans la pratique, et selon les recommandations des fabricants, on considère généralement qu’une vaccination annuelle est appropriée pour maintenir un niveau de protection optimal dans un troupeau, même si la durée réelle de l’immunité peut parfois dépasser un an.

Conclusions

La DNC représente une menace majeure pour le secteur agricole. Même si la mortalité directe reste relativement faible, cette maladie provoque une forte baisse de production, des pertes économiques liées aux peaux et à la fertilité, et nécessite des mesures sanitaires lourdes, comme l’abattage systématique des troupeaux. Sa propagation, facilitée par les insectes vecteurs mais surtout par les déplacements d’animaux, peut toucher rapidement de vastes zones, mettant en danger la stabilité des élevages et la sécurité alimentaire.

Le meilleur moyen de lutter contre la DNC reste donc la prévention : empêcher son apparition dans de nouvelles régions. Cela passe par une surveillance rigoureuse, un rapportage rapide des cas cliniques suspects, le contrôle strict des déplacements d’animaux (biosécurité), la lutte contre les insectes vecteurs et la vaccination ciblée dans les zones à risque. En limitant l’introduction du virus, il est possible de protéger les élevages, d’éviter les pertes économiques et de préserver la santé du cheptel européen, car une fois la maladie installée, la lutte devient longue, coûteuse et très complexe. En somme, prévenir vaut toujours mieux que guérir face à cette maladie virale hautement contagieuse. 

Contacts 

Laurent Gillet

Claude Saegerman

Publié le

Partagez cette news

cookieImage